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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 13:32

Quand l'adoption tourne à l'enfer : Marianne du 26 juin 2010

Environ 4 000 enfants sont adoptés chaque année en France. Des milliers de belles histoires d'amour familial, confortées par une poignée de people exhibant leurs tribus Benetton. Pourtant, dans bien des cas, la greffe ne prend pas et le lien finit par casser dans des drames insoutenables. Enquête sur un tabou.


Le 8 avril 2010, un petit bonhomme de 7 ans débarque seul à l'aéroport de Moscou, une missive à la main. Artem Justin vient d'être renvoyé par sa mère adoptive pour tromperie sur la marchandise. Dans sa lettre, Torry-Ann Hansen, une Américaine de 34 ans, affirme que le garçon menace la sécurité de sa famille et se plaint d'avoir été induite en erreur par l'orphelinat qui le lui avait confié : " Cet enfant est mentalement instable. " Choqué, le ministre russe des Affaires étrangères ordonne immédiatement le gel des adoptions américaines dans le pays.

En décembre 2007, c'est un diplomate néerlandais en poste à Hongkong qui, avec son épouse, a rendu aux services sociaux leur fille adoptive, Jade, une Coréenne adoptée en 2000, à l'âge de 4 mois, en arguant qu'elle ne s'acclimatait pas. Entre-temps, le couple avait donné naissance à deux enfants " biologiques ". L'année précédente, en France, un autre abandon d'adopté avait défrayé la chronique angevine. Un cadre bancaire et sa femme enseignante qui, six mois plus tôt, avaient accueilli une petite Haïtienne de 7 ans, suspendaient la procédure d'adoption au prétexte qu'elle présentait des troubles du comportement frisant l'hystérie et la remettaient aux services sociaux. Puis, ils ont porté plainte contre l'association qui s'était entremise, exigeant d'être remboursés.

Chaque fois, d'un bout à l'autre de la planète, les médias effarés posent la question : peut-on renvoyer un enfant adopté comme un produit défectueux ? En tout cas, on le fait. Beaucoup plus qu'on ne le croit et qu'on ne le dit. " C'est un sujet tabou, accuse le pédopsychiatre Pierre Lévy-Soussan, qui publiera cet automne un livre sur l'adoption (1). Les chiffres officiels ne reflètent qu'une part de la réalité. Nous, les professionnels, pensons qu'il y a au moins 15 % d'échecs graves, avec rejet actif ou passif de l'enfant, et mise à l'écart de ce dernier. "

Des parents dans le fantasme...

Car, parfois, l'adoption ne " prend " pas. " Il y a des enfants qui n'ont jamais adopté leurs parents, et des parents qui n'ont jamais adopté leurs enfants ", confirme le psychanalyste Nazir Hamad (2), qui a longtemps dirigé un centre médico-psycho-pédagogique (CMPP). Ils éprouvent le sentiment étrange de ne pas être dans le bon film, ou courent après une histoire fantasmatique. Rongé par la haine ou l'incompréhension, le lien finit par casser. Souvent à l'âge adulte, attendu avec impatience par les uns comme les autres. Parfois avant. Et c'est le drame.

Officiellement, la morale commune réprouve. Les services sociaux tentent d'atténuer les chocs. Et la justice, rarement, condamne. Le couple angevin qui avait porté plainte contre l'association, prétextant que l'enfant ne correspondait pas à ce qu'il attendait, sollicitait en outre une expertise " médico-ethnologique " pour démontrer que la petite fille était toujours influencée par " les rites vaudou et démoniaques " de son pays natal : le tribunal a rejeté ses demandes. Mieux, il a condamné les parents à verser 700 € à l'association mise en cause, et 600 € aux services sociaux. Le parquet de Nantes est allé plus loin en poursuivant un couple adoptif pour abandon. Après la naissance de leur fille biologique, ces parents avaient remis à l'Aide sociale à l'enfance (ASE) les deux enfants âgés de 12 et 13 ans, adoptés en Ethiopie quatre ans plus tôt, en expliquant qu'ils étaient " violents et difficiles " : ils payaient pour leurs frais de garde, mais ne les voyaient plus. La justice les a condamnés à neuf mois de prison avec sursis.

Entre honte et désespoir

Pourtant, une séparation, parfois, c'est mieux pour l'enfant, et c'est mieux pour les parents, s'insurge Nazir Hamad. " Il est normal qu'il y ait des ratés. Arrêtons d'idéaliser l'adoption. " Mais ceux qui se risquent à évoquer ce qui ne va pas sont aussitôt soupçonnés de la diaboliser. D'où un certain aveuglement sur les loupés et leurs causes. Les associations n'aiment guère qu'on aborde le sujet. " Je ne pense pas que les problèmes des enfants adoptés soient plus grands que ceux des enfants de divorcés ", argue Guilherme-Luc Malet, 26 ans, pour La voix des adoptés. " Soyez honnête sur l'adoption, renchérit David Hamon, le président de Racines coréennes, autre association d'adoptés. Il y a aussi de belles histoires. " En publiant en 2005 un roman inspiré de son expérience de mère adoptive, Evelyne Pisier (3) a déchaîné un déferlement de fureur. " Je n'avais pas pensé que je levais un tabou en écrivant ce livre, analyse-t-elle aujourd'hui. En me voyant attaquée, j'ai compris que les gens étaient plus honteux et malheureux d'avoir des enfants difficiles quand ils les avaient adoptés que lorsqu'ils leur avaient donné naissance. " Soulagés, certains lecteurs l'ont remerciée : " On croyait qu'on n'avait pas le droit de dire à quel point on avait le sentiment d'avoir raté l'adoption. "

Pourtant, " il faut en parler ", insiste le pédopsychiatre Xavier Pommereau, qui dirige à Bordeaux une consultation pour adolescents. Pour que les parents en difficulté se trouvent moins seuls. Pour identifier les dysfonctionnements institutionnels qui fragilisent l'adoption. L'opprobre qui pèse sur les échecs d'adoption se nourrit de fables spectaculaires, où l'on voit les stars, de Mia Farrow à Angelina Jolie, s'offrir sur le dos d'enfants de toute couleur une image publicitaire de bienfaitrice de l'humanité. Mais, dans la vraie vie, affirme Pommereau, " 30 % des familles adoptives connaissent de graves difficultés, soit une sur trois, au lieu d'une sur sept (15 %) chez les autres ". Les juges des mineurs le savent, qui doivent éponger les affaires les plus explosives. A Bobigny, Muriel Eglin témoigne : " Je ne veux pas faire peur aux parents adoptifs ni aux enfants, mais, c'est vrai, nous voyons des adolescents demander à quitter leurs parents, qu'ils perçoivent comme persécuteurs. Et, quand la vie en commun est devenue impossible, des parents demandent parfois la révocation de l'adoption, si elle n'est pas plénière, ou un placement à l'ASE. "

Parfois, c'est l'enfant qui élève un mur contre sa famille. Comme cette adolescente déscolarisée venue au tribunal pour enfants de Paris demander à quitter ses parents. " Je l'ai envoyée en séjour dit de rupture, car l'éloignement provisoire permet de renouer des relations sur d'autres bases au retour ", explique Marie-Pierre Hourcade, vice-présidente du tribunal. Celle-ci affirme que le facteur adoption n'est pas déterminant dans chaque dossier. " Mais, parfois, des enfants adoptés sont rejetés par des familles très rigides, dénuées de compréhension, qui se remettent peu en cause. " Les parents supplient : " Prenez-le. On a tout fait pour le sortir de sa condition. Mais on ne peut rien contre l'hérédité. On n'en veut plus, on n'en peut plus, gardez-le. " Dans les familles lambda, ça n'arrive pas, précise la juge. " On leur impose un placement, ils le réclament parfois. Mais ils ne disent pas : "Je ne veux plus de cet enfant." "

Certains adolescents se lancent dans des conduites " apocalyptiques ", constate le Dr Pommereau. Fugues, drogue, vols... " Plus l'enfant est à feu et à sang, plus les parents campent sur des positions raides car ils ont le sentiment que le regard sur eux va être péjoratif ", explique-t-il. Au départ, avant l'adoption, tous sont persuadés que l'amour suffira. Ils se trompent, préviennent les psys. Nazir Hamad, qui suit les dossiers d'adoption sur le territoire français, demande toujours à rencontrer les futurs parents pour leur exposer les difficultés de l'enfant qu'ils vont se voir confier. Un jour, il traite le cas d'une petite fille de 5 ans, dont l'histoire est lourde. " Comme la plupart des parents, toujours très pressés d'adopter, le couple adoptant était si content d'être parvenu à ses fins qu'il ne m'écoutait pas, protestant qu'il l'entourerait, qu'il saurait la rassurer. " Un an plus tard, le couple abandonne la petite à l'ASE. Au lieu d'admettre qu'ils avaient eu du mal à gérer la situation, les parents ont clamé que les services sociaux et le psychanalyste leur avaient menti sur l'état réel de leur fille. " Voilà comment les parents essaient de sauver leur narcissisme, soupire Nazir Hamad. Mais ils n'échapperont pas aux conséquences de leurs actes. Pour l'enfant comme pour eux, cette histoire restera traumatisante. "

Tous les enfants adoptés n'ont pas de problèmes, rétorquent les associations, et, s'ils en ont, qu'est-ce qui prouve que c'est dû à l'adoption ? " On ramène tout à ça, s'agace David. On entend féliciter les parents : "Oh, qu'il est mignon ! C'est bien ce que vous faites !" Comme si on était des bêtes curieuses. " Guilherme-Luc Malet raconte qu'il était nul en maths : " Au collège, mon prof m'a expliqué que j'avais un problème de logique parce que j'avais été adopté. " Tous vivent ces allusions répétées comme une addition de petites humiliations. Présidente d'honneur de La voix des adoptés, Janice Peyré affirme que beaucoup d'enfants typés souffrent moins de leur parcours que d'être perçus au supermarché comme des " délinquants potentiels ".

Un passé si lourd à porter...

Pourquoi le nier ? Tout est fait pour que l'enfant n'oublie pas qu'il est adopté, depuis qu'on conseille aux parents de dire la vérité à leurs enfants, à qui l'on donne des détails dont certains se passeraient bien. " Combien c'était, pour me vendre ? " demande une petite fille de 6 ans. " On finit par donner un statut à l'enfant adopté en fonction de son passé au lieu de le laisser s'identifier à son avenir ", observe Nazir Hamad. Certains enfants sont meurtris par ce passé. " Selon le contexte, ils ont pu être maltraités, admet Geneviève Miral, présidente de la puissante association Enfance et familles d'adoption (EFA). Avoir souffert de carences alimentaires, n'avoir jamais été portés, embrassés, câlinés. " A vif, certains remâchent les bribes d'informations qu'ils possèdent sur leur génitrice, comme Océane qui sait que sa mère biologique était très jeune : " Soit elle a été violée, soit elle s'est prostituée. Donc je n'ai pas été désirée. " En écho, une autre adoptée gémit : " Je ne suis finalement qu'une erreur de la nature : personne n'a voulu de moi, je ne devrais pas exister. "

Les enfants adoptés présentent par définition des troubles de l'attachement puisqu'ils ont vécu un arrachement majeur en étant abandonnés par leur mère biologique. Mais Pierre Lévy-Soussan affirme que cette explication ne suffit pas. Et que s'en contenter expose à dégager les parents de leurs responsabilités. C'est l'enfant qui a des problèmes, pas nous, ont-ils tendance à prétendre. " L'adoption est une relation, une interaction, souligne le pédopsychiatre. Tous les enfants ne sont pas adoptables. Tous les parents ne sont pas aptes à adopter. Voilà deux réalités qu'on préfère ignorer, et qu'une politique éthique de l'adoption devrait respecter. " Or, en France, accuse Lévy-Soussan, " nous vivons en la matière sous le règne de l'amateurisme institutionnel ". Ce n'est pas faute de bibles et de rapports. Les deux derniers, celui de Catherine Villeneuve-Gokalp pour l'Ined (4) et celui de Jean-Marie Colombani pour le gouvernement, sont très sérieux. Mais ils sont plus centrés sur les procédures d'adoption que sur le devenir ultérieur des familles. On manque cruellement, en France, de données solides sur le sujet. Et le projet de loi qui dort au Parlement depuis que Nadine Morano l'a déposé le 3 avril 2009 ne règle rien. La ministre est d'ailleurs aux abonnés absents sur ce sujet. Comme si le destin de ces enfants n'était qu'une question subsidiaire.

Pourtant, parfois, l'adoption vire à l'enfer. Récemment, le Dr Pommereau a hospitalisé dans son service pour une énième tentative de suicide une adolescente qui se scarifiait compulsivement. Quarante-huit heures plus tard, le téléphone sonne. La fille décroche. C'est son père adoptif : " Allô, je t'appelle pour te dire adieu. Je pars me pendre. " A son tour, la mère a craqué et tutoyé la mort, en avalant des médicaments. " Ces gens ne sont pas fous, observe le pédopsychiatre. Ils sont juste rendus fous par une souffrance existentielle. " Un engrenage parfois fatal. L'ado part " en vrille ", selon l'expression de Pommereau (5). La mère s'enfonce dans une dépression nerveuse. Le couple se disloque. Le père prend la poudre d'escampette. La famille tout entière se retrouve sens dessus dessous.

D'une cruauté terrible

Les spécialistes de l'adoption connaissent bien le processus. L'enfant, qui a été abandonné une fois, grandit avec la crainte irrationnelle de l'être de nouveau. Pour occuper cette peur, certains vont tester leurs parents, les pousser au rejet, les provoquer pour vérifier si le lien tient, et jusqu'où. Même adopté très tôt, il grandit aussi avec, en tête, l'image d'une autre famille, celle qu'il aurait pu avoir s'il n'avait pas été abandonné. De là à penser qu'il aurait " dû " l'avoir, il n'y a qu'un pas qu'il s'empresse de franchir à l'adolescence, au moment où l'on bataille habituellement contre ses géniteurs pour vérifier qu'on tient debout seul : " Vous n'êtes pas mes vrais parents ", balance-t-il à ceux qui l'ont adopté. Et ces derniers, confusément culpabilisés d'avoir profité de la misère du monde, ne sont pas loin de penser, face à la frimousse en colère qui les accuse de vol d'enfant, qu'ils ont commis une erreur, sinon une faute. " J'ai tant attendu ma fille, murmure une mère adoptive, je l'ai tant désirée, et maintenant elle m'insulte... " Et parce qu'ils se sentent étrangement coupables d'avoir " pris " cet enfant, certains acceptent tout de lui, même le pire. Comme cette mère, plusieurs fois battue par son fils de 17 ans qui, quand on lui demande pourquoi elle supporte cette terreur au quotidien, souffle : " Je l'ai voulu, ce garçon, je l'ai eu. "

" Il faut être solide pour adopter ", insistent les parents blessés. Ceux de Julien se croyaient, eux, bien préparés à adopter. Ils avaient déjà deux enfants biologiques et, militants humanitaires, avaient souvent accueilli des gamins en difficulté le temps des vacances ou de week-ends. Ils parrainaient des petits étrangers avec lesquels ils correspondaient et dont ils assumaient financièrement l'éducation. " Je me refusais à adopter hors des frontières, dit le père. Je trouvais violent d'arracher des enfants à leur famille, à leur culture. Et je connaissais des associations qui se livraient à du business, cela me choquait énormément. " Bref, ils décident de recueillir un garçon français de 3 ans, que ses parents avaient martyrisé. Il a 10 ans quand l'adoption est prononcée.

" Au début, ça se passait bien, raconte son père. Dès l'apprentissage de la lecture, à l'école, cela s'est dégradé. Julien est très intelligent, mais il s'est mis à improviser, inventer, repeindre la réalité. " Séducteur et performant au premier abord, il met systématiquement les adultes à ses genoux jusqu'au moment où ces derniers découvrent qu'il leur ment, affabulant sans cesse. " Je ne veux plus le voir, annonce un instituteur aux parents, votre gamin est de bric et de broc. Je n'ai pas été formé pour éduquer ce genre d'enfant. " On le place dans un établissement spécialisé, il finira par décrocher un CAP. Julien se fait rejeter des scouts, des clubs de sport, de tous les groupes. Loin de chercher le conflit frontal, il se singularise plutôt. Il vole des objets qu'il vient poser au milieu du salon. " Il est devenu agressif à sa majorité, raconte son père. Et il n'a jamais pu garder un boulot plus de trois mois. Pour arranger le tout, il nous piquait de l'argent. L'ambiance à la maison est devenue intenable. Nos aînés nous ont reproché de les laisser tomber. " Julien, comme beaucoup d'adoptés à problèmes, fait tout pour mobiliser l'attention de la famille. Ses parents finissent par demander de l'aide à un psy qui leur conseille de prendre une grande respiration et de le mettre à la porte. A 24 ans, on est en âge d'être autonome. " C'est ce qu'on a fait, raconte le père de Julien. C'était il y a dix ans. On ne l'a jamais revu. "

Julien est vivant. Ses parents l'ont appris voici quelques mois, par hasard. Ils savent aussi que leur fils ne veut pas les revoir. Et cette rupture les taraude. " Beaucoup de parents adoptifs mettent probablement plus d'énergie que la moyenne dans l'éducation de leurs enfants, affirme le Dr Pommereau. Il y a des gens formidables. C'est d'une cruauté terrible. " Mais, à entendre les psys unanimes, on ne réussit pas une adoption avec des bons sentiments. Ces derniers seraient même contre-productifs, à tel point que des professionnels plaident pour qu'on refuse l'agrément aux candidats à l'adoption dont la générosité est le ressort essentiel. " Il faut refuser l'adoption humanitaire, tranche le pédopsychiatre Christian Flavigny, patron du département de psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière (6). Parce que cela crée une surcharge de dette, et l'enfant ne se sent pas à la hauteur de cette dette. " Les gamins à qui on répète qu'ils ont été " sauvés " d'un destin tragique disent tous à quel point la reconnaissance est un sentiment lourd à porter. Barbara Monestier, adoptée à 4 ans et demi au Chili, qui a écrit en 2005 un livre amer sur son histoire, Dis merci (éditions Anne Carrière), raconte, aujourd'hui apaisée, qu'elle aurait aimé que ses parents lui disent qu'ils avaient eu de la chance de la rencontrer, et pas seulement l'inverse : " Ils ne peuvent pas le dire, car si ce n'avait pas été moi, ç'aurait été quelqu'un d'autre. Ils considèrent qu'ils m'ont sauvée et n'ont rien à se reprocher. Sans eux, je n'aurais pas eu la culture, le confort, l'amour. Ils auraient dû arrêter avec leur altruisme, qu'ils admettent qu'ils m'ont adoptée pour se faire plaisir, pour régler leur problème de stérilité. "

" L'adoption pour sauver les enfants du monde, ce n'est plus possible, lance le Dr Lévy-Soussan. Adopter, c'est construire une famille. Ce n'est pas un hébergement. Ce n'est même pas seulement une éducation. Il faut que les parents fassent leur cet enfant, et que celui-ci accepte les identifications qu'ils lui proposent. " Et le pédopsychiatre n'a pas de mots assez durs pour ceux qui ont rapatrié des enfants d'Haïti, sans préparation, sans précaution, en invoquant l'urgence humanitaire. " On voyait arriver à l'aéroport des enfants totalement perdus, sur lesquels se précipitaient des parents parfois inadéquats, dont 90 % n'avaient jamais rencontré celui qu'ils allaient adopter. "

Parrainage ? Adoption simple ?

Mais l'ambiguïté est au coeur de l'idéologie internationale présidant à l'adoption. La convention de La Haye, en vigueur depuis 1995, insiste sur la nécessité de donner la priorité à l'intérêt supérieur de l'enfant. " On donne une famille à un enfant et non pas un enfant à une famille, c'est rabâché à tous les niveaux, râle Evelyne Pisier. On est censé faire le bien, ne pas se montrer égoïste. Si on dit qu'on est stérile, c'est une faute. Du coup, le gosse se sent redevable. " Elle conclut : " Pourquoi devrait-il plus à ses parents qu'un enfant biologique ? "

Beaucoup de drames seraient évités si enfants et parents étaient préparés à l'aventure, et si chaque adoption était pensée comme une histoire singulière. Les organismes autorisés pour l'adoption (OAA) les plus précautionneux veillent au choix des adoptés comme des adoptants. Mais ils ne gèrent que 40 % des adoptions internationales, qui constituent elles-mêmes 80 % du total des adoptions. Beaucoup de candidats finissent par se débrouiller seuls, entre relations personnelles et filières parallèles. " Quand nous sommes allés chercher Nicolas en Colombie, raconte un chef d'entreprise, nous avons rencontré l'avocat puis signé dans le bureau du juge. Alors seulement, celui-ci s'est levé, a ouvert une porte, et nous avons découvert dans la pièce à côté un Nicolas surexcité. J'ai tout de suite su, trop tard, que nous allions vers des complications. " Aujourd'hui, le petit Colombien a dépassé 20 ans, et il est SDF.

Quand l'adoption tourne au drame, certains parents échaudés finissent par penser qu'il vaudrait mieux interdire l'adoption plénière, au profit de l'adoption simple, réversible, ou le parrainage. " Moi, je ne dénigre pas cette pratique ", murmure Irène, médecin et mère de sept enfants, quatre biologiques, trois adoptés. Et pourtant, elle a encore des larmes dans la voix quand elle en parle. Après avoir parrainé avec son mari des enfants cabossés que leur confiaient les services sociaux, ils ont adopté un petit Malgache. " Au début, c'est extraordinaire. On vous confie une vie, c'est bouleversant. Puis Cédric a multiplié les conduites à risque, traversant sous les roues des voitures, chipant des médicaments, mangeant des baies sauvages. " Conduites suicidaires, suggère le psy. Dès 5 ou 6 ans, l'enfant disparaît. Il s'échappe à la sortie des classes, au supermarché, lors des virées en montagne. Le psy explique que, seul Noir de la famille, il souffre de sa différence. Les parents lui offrent alors un frère. L'association à laquelle ils s'adressent insiste pour leur coller, en sus, la petite soeur de ce dernier. " Ils avaient soi-disant 10 ans et 8 ans mais je soupçonne qu'on les avait rajeunis pour les rendre plus adoptables. "

Un désastre annoncé

Très vite, dès leur entrée au collège, les enfants font bloc. En sixième, on apprend les droits de l'enfant. Un soir, à la sortie des classes, les garçons vont au tribunal, accuser père et mère de maltraitance. Mais nul ne prévient les parents. Les gamins fuguent à répétition. " On ne peut pas vous les confier, déclarent les gendarmes qui les ont retrouvés, car il y a une plainte déposée contre vous. " On ne leur en précise pas l'origine. " Dès lors, nous avions l'étiquette "maltraitance" accrochée à notre nom, sans savoir pourquoi, et nous étions d'emblée suspects. " Les enfants accumulent les bêtises, de plus en plus graves. " Même nos amis commençaient à douter de nous. " Leur vie tourne au cauchemar. L'un des garçons, Yann, menace physiquement Irène, lui casse une côte. Prévient qu'il va les empoisonner, elle et son mari. Tous deux sont perdus, isolés, stigmatisés. Le juge des mineurs refuse de les placer : " Vous les avez voulus, gardez-les. " L'éducatrice, quand la mère expose que sa démarche était humanitaire, réplique : " Pas du tout, vous y trouvez votre compte. " L'un de leurs aînés fait une dépression. Il faudra que Yann se jette sur un policier avec un couteau pour qu'enfin on écoute leur détresse et qu'on les aide. Aujourd'hui, les deux garçons sont soignés pour troubles mentaux graves, et leur fille adoptive s'est récupérée.

Est-ce l'adoption ou la maladie qui, ici, est en cause ? " La maladie ", répond cette mère. Mais elle soupire qu'il aurait mieux valu préférer un parrainage à l'adoption. Barbara Monestier le dit aussi : " Quand on adopte un enfant grand, qui se souvient de son passé, on ne devrait pas s'autoriser d'emblée à s'appeler parent comme si on en était propriétaire. Il faut laisser le temps à l'enfant d'y venir. " Le Dr Flavigny le confirme : " A partir de 3 ou 4 ans, l'enfant doit être candidat à l'adoption. Il doit y être préparé, sinon on s'expose au pire. "

La mère de Yann et Cédric admet surtout qu'avec son mari elle avait peut-être commis une erreur en essayant de les formater aux normes des meilleurs établissements scolaires, auxquels ils ne se sont jamais adaptés. " Les gens qui adoptent mettent souvent la barre de leur idéal très haut, beaucoup plus haut que les autres parents ", observe la psychanalyste Anne Meunier. Or, beaucoup de ces enfants ont vécu des événements très traumatisants. Pas question de les effacer en un tournemain. Mais rien n'est prévu pour étayer enfants et parents dans le lent processus d'apparentement réciproque. " Il doit y avoir une proposition d'accompagnement, déclare Geneviève Miral, directrice de l'EFA. Le décalage est de plus en plus flagrant entre l'enfant qu'on a en tête et celui de la réalité. " De fait, la plupart des postulants à l'adoption rêvent de bébés, alors que se présentent de plus en plus d'enfants grands, porteurs de problèmes médicaux et sociaux. " Sans cohérence ni colonne vertébrale, le projet de loi présenté par Nadine Morano n'apporte aucune réponse ", conclut l'EFA. Plus sévère encore, le Dr Lévy-Soussan s'insurge contre le fait que, faute de moyens, on abandonne la formation des professionnels à... l'EFA, association composée de bénévoles à qui le statut de parent adoptant " ne donne aucune compétence ". Plus grave, loin d'organiser l'apparentement adopté-adoptant, des organismes font n'importe quoi. Ainsi, l'Agence française de l'adoption - épinglée par la Cour des comptes en 2009 - a, selon la juriste Jacqueline Rubellin-Devichi, procédé en 2007 au tirage au sort, en présence d'un huissier de justice, de 400 dossiers de candidats à l'adoption pour le Vietnam !

Il est de plus en plus dur de trouver un enfant à adopter. En France, 800 enfants sont adoptés par an. Le projet de loi Morano qui prévoit un assouplissement des conditions permettant d'adopter des enfants confiés à l'ASE suscite une résistance sourde d'associations craignant les abus de pouvoir. A l'international aussi, il est de plus en plus difficile de trouver un enfant. Si difficile que beaucoup de parents, soulagés de parvenir enfin au but, n'ont guère envie de couper les cheveux en quatre. La France, qui délivre environ 8 000 agréments chaque année pour à peine la moitié d'adoptions effectives, compte en permanence entre 30 000 et 35 000 couples en attente. C'est bien sûr la pénurie d'enfants qui favorise les pratiques douteuses : certains pays donnent à l'international leurs enfants les moins " adoptables ", d'autres ferment les yeux sur les trafics de petits qu'on vole ou qu'on extorque à des familles dans la misère. Mais, selon beaucoup d'experts psychiatres, le problème en France est le " laxisme " dans la politique de l'agrément, accordé par les conseils généraux, après avis des professionnels. " Ceux qui travaillent bien rejettent 20 à 40 % des candidatures, mais les deux tiers sont entre 0 et 10 %, relève le Dr Levy-Soussan. C'est un scandale. A Paris, on est à 1 %, n'importe qui peut avoir l'agrément : nous sommes au degré zéro de la prévention. " Pourtant, tout le monde n'est pas apte à adopter. Outre le ressort humanitaire, qui paraît à tous assez pathogène, la plupart des psy sont méfiants face à l'adoption par des gens un peu âgés ou célibataires (10 % des agréments). " Difficile d'échapper à une relation fusionnelle ", explique Nazir Hamad. Dans la vraie vie, répliquera-t-on, beaucoup d'enfants sont élevés en solo : " Il ne faut pas confondre le fait et le droit. Si on procède à des enquêtes poussées, c'est que la société doit pouvoir répondre à un enfant qui demande pourquoi on l'a placé dans une famille. "

Manque d'éthique en France

C'est la responsabilité du tiers social, pour Lévy-Soussan, qui juge justement que la France " manque d'éthique ". " Les conseils généraux attribuent des agréments - parfois contre l'avis négatif de la commission - à des personnes à qui ils ne confieront jamais des bébés et qui devront se tourner vers les filières à risque de l'adoption internationale. C'est une pensée colonialiste. L'honnêteté des parents n'est pas en cause, mais il faut avoir le courage d'arrêter l'adoption individuelle hors OAA, qui favorise les trafics. A 10 000 ou 15 000 dollars le prix d'un enfant pour un salaire moyen de 100 dollars, quelle filière résiste à la tentation ? "

Les professionnels de l'adoption sont inquiets de voir la ministre de la Famille plaider pour la levée partielle du secret des origines sous X et l'accouchement " dans la discrétion ". Tous les adoptés sont plus ou moins obsédés par l'idée de " savoir " ce qui s'est passé. Les satisfaire n'est pas forcément la solution, affirme Christian Flavigny. " Pour quelques histoires de retrouvailles sympathiques, combien de drames ? " Certaines familles, croyant bien faire, cultivent la nostalgie de l'enfant en lui tenant un double discours : " Tu es mon enfant, mais tu as une richesse en plus, tu as eu une autre maman, tu viens d'un pays merveilleux, etc. " Certains enfants rêvent carrément de retourner vivre là-bas, comme Nicolas qui a un drapeau colombien dans sa chambre et se fait appeler Marco. Ex-petit errant des rues de Bogota, adopté à 4 ans, Nicolas-Marco s'est livré à une kleptomanie compulsive dès son arrivée en France, avant de passer à la vraie délinquance. " Nous ne voulions pas qu'il retourne en Colombie, soupire son père. Nous avions peur qu'il ne revienne plus. Maintenant, je crains que ce ne soit Interpol qui nous le ramène. " Guilherme- Luc Malet, lui, a retrouvé sa famille brésilienne dans une favela : " Ce n'est pas pour s'acheter des montres qu'ils m'ont vendu, mais pour survivre. Finalement, j'ai eu beaucoup de chance d'être adopté. Maintenant, je reste en contact avec eux, ils sont fiers de moi. "

Certes, on connaît mille histoires heureuses. Mais les échecs sont les symptômes de dysfonctionnements lourds de conséquences. En 2009, le ministère des Affaires étrangères a accordé 3 017 visas pour des adoptions internationales ; 28 % seulement des petits venaient de pays ayant signé la convention de La Haye, censée garantir l'intérêt supérieur de l'enfant. Ce qui signifie que, dans 72 % des cas, l'adoption démarre sur des bases peu sûres. Qui, alors, garantit que l'adoption était la meilleure solution pour ces enfants ?

1) Destins de l'adoption, éd. Fayard.

2) Auteur d'Adoption et parenté : questions actuelles, éd. Erès.

3) Une question d'âge, éd. Stock.

4) Institut national d'études démographiques.

5) Auteur d'Ados en vrille, mères en vrac, éd. Albin Michel.

6) Parents d'aujourd'hui, enfants de toujours, éd. Albin Michel.


Samedi 26 Juin 2010
Jacqueline Remy

 

Et toujours la recherche des origines , qui perturbe parfois l'adoption idéalisée des adoptants:
http://www.ladepeche.fr/article/2014/04/14/1863174-enfants-creuse-reunionnais-marques-vie-exil.html

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