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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 21:59

"Sale intello"

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C’est un petit garçon comme on se dit qu’il n’en existe plus. Calme et bien élevé, respectueux et appliqué. D’une rigueur proche de la méticulosité. Un petit garçon de douze ans, blond, à lunettes. Appelons-le Clément, pour préserver cette tranquillité qu’il aimerait tant retrouver. Clément, donc, est en cinquième dans un collège parisien d’un quartier huppé. Très, très loin des ZEP et des quartiers sensibles. Mais dans un collège public, car son père, fier de son ascension sociale, croit en l’école républicaine. Ou du moins, il y croyait, jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle est désormais bien loin de l’idée qu’il en avait conservée. Ses amis, pourtant, l’avaient prévenu : « Tu mets Clément dans le public ? Tu es sûr ? Avec le profil qu’il a, il risque de ne pas se sentir très à l’aise… »

« Ne pas se sentir à l’aise » était en fait un doux euphémisme. Car la vie de Clément a rapidement tourné au cauchemar. Moqueries, bousculades, harcèlement… Le gamin s’est vu ostracisé par ceux-là mêmes qui l’appelaient, des heures durant, les veilles de contrôle, pour lui demander ses conseils. Son crime ? Clément est un « intello ». Un de ces « bouffons » qui font leurs devoirs, aiment apprendre et travailler, soignent leur expression pour en bannir les grossièretés ; un « bolosse », pour reprendre le vocabulaire de ces petits bourgeois qui aiment mimer les caïds dont leurs parents leur ont épargné la fréquentation en désertant la banlieue. Clément a commis l’insanité de ne pas être un « rebelle », il est un traître à la cause des jeunes. Alors il doit payer. Ses sympathiques petits camarades ont donc créé un groupe sur Facebook intitulé « Tout le monde déteste Clément l’intello ». Pensez donc ! Comment ne pas le détester, ce gamin, avec son air de premier de la classe et ses manières policées. Il fait tache parmi les jeunes de son âge ; quasiment anormal.

Il est tellement minoritaire, tellement radicalement différent, qu’il suscite fatalement l’hostilité. Que voulez-vous, l’instinct grégaire des jeunes… Comprenez donc : cette attitude, ça relève pour ainsi dire de la provocation. Les parents des charmants bambins ne l’ont pas formulé ainsi, quand la mère de Clément leur a téléphoné pour leur faire part de la situation, mais cela revenait au même. De simples jeux d’enfants. Et les enfants, tout le monde le sait, sont innocents. Et les enfants sont des « rebelles » et c’est formidable, et il faut les encourager.

Donc, pour que ne soit pas bridée leur merveilleuse créativité, les petits bourgeois affranchis qui agressaient Clément n’ont pas été sanctionnés par leurs parents. Par les professeurs non plus, d’ailleurs. Parce que, comparé à ce qui se passe ailleurs, racket, coups de poings ou de poignard, la stigmatisation de l’intelligence et du savoir, ça n’est rien. Et parce que ce lynchage sur réseaux sociaux qui est inacceptable et mérite que l’on dépose plainte quand un professeur est pris pour cible ne l’est plus quand la victime est un élève. Le fait qu’au sein même des établissements scolaires, « intello » soit devenu l’insulte suprême, et ce, non pas dans des milieux qui sont éloignés de la culture et des livres, mais chez des enfants de l’élite, de ceux qui ont bénéficié de cette culture, voilà qui relève de la fatalité, de l’inévitable porosité entre la société et l’école. Puisque ce sont les valeurs de la télévision, du « people », on ne saurait prémunir les enfants contre cela. Pas même leur expliquer ce qu’il y a de profondément nihiliste dans ce mépris, cette haine envers deux éléments, les règles de politesse et le savoir, qui fondent la civilisation.

Bien sûr, il y a plus grave ; il y a ces lycéens agressés, ces professeurs frappés. Bien sûr, Clément, malgré les convictions de son père, pourrait trouver une place dans un excellent lycée privé où la pédagogie ne sera peut-être pas meilleure, mais où les pulsions des gamins seront un peu contenue par le respect affiché envers la culture et la tradition. Mais qu’il soit permis de penser qu’il y a continuité entre les violences scolaires qui ont tenu le devant de la scène ces derniers mois – et qui ne feront que se multiplier – et la haine décomplexée du savoir qui anime l’ensemble des classes sociales. Il y a un lien entre la déstabilisation des professeurs, l’impossibilité qui leur est faite, parfois, d’exercer leur métier, et la rupture de transmission culturelle qui veut que des enfants auto-construits n’aient plus que faire des valeurs qui, jusqu’à présent, portaient la civilisation dont ils sont issus. Une rupture qu’ont applaudie les auteurs des réformes qui ont, depuis trente ans, radicalement transformé le système scolaire.

L’école française voulait jouer « Libres enfants de Summerhill », elle a reconstitué « Sa majesté des mouches ».

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